Ils avaient forcé la palissade du terrain en friche. En silence, ils s'engouffraient.
Du bout de la rue, j'avais perçu un va-et-vient inhabituel. En quelques heures, ils avaient arasé le sol à force de passage et déjà un chemin de terre naviguait parmi les hautes herbes. C'était un matin d'automne.
Avec les premiers froids, des odeurs de plastique signalèrent leur chauffage précaire. Les toitures émergeaient maintenant, lestées par des madriers, des poussettes, des parasols couchés. Au cœur de l'hiver, avant le lever du soleil, ils nettoyaient souvent de grands tapis à l'eau froide d'une fontaine, au coin de la rue. On a condamné le point d'eau.
On vit dès lors des jeunes et des vieux rouler des bonbonnes depuis une autre rue. Au printemps, en pleine lumière, un enfant à demi nu amusait ses amis. Sa chevelure avait triplé de volume. Il sculptait la mousse épaisse de son shampoing. Le bas du corps encore sec, il s'est mis à courir vers le canal de l'Ourcq. Il a plongé pour se rincer. Dans le wagon du RER, je me suis trouvé à côté d'un grand frère. Il regardait mon appareil électronique. Je continuais d'écrire sur l'écran lumineux. J'avais l'impression de lui faire une démonstration. Ostensiblement penché au-dessus de mon épaule, il insinuait : « continue, tu n'as rien à craindre tant que tu m'intéresses ». Ses amis restaient debout. Ils ont parlé de moi. Ils paraissaient contrariés par l'ambiguïté de la situation. Notre complicité impossible. Le ton de leur conversation montait. Ils sont descendus sans bruit. La ligne accueillait parfois des adolescents en délire rythmant un rap d'Europe de l'Est. Pas pour la manche, pour la chance. Peut-être l’ivresse d'être à Paris… la France !
Pendant des années on n'avait pas pu se garer parce qu'une bande de vandales s'amusait à casser les parebrises des voitures égarées dans cette rue aveugle. Depuis le jour de leur arrivée : plus aucun éclat. Parfois celui d'un violon, dans les volutes d'un autoradio frénétique. Un jour, on les a chassés. À nouveau, des petits cubes de verre Sécurit™ clignotent sur le bitume. Mais la fourrière vient plus souvent… Le siège social d'un opérateur télécom s'est installé. Blanc éblouissant. Personne ne passe sur ce trottoir. Ils ont probablement tout ce qu'il faut pour fumer à l'intérieur. On ne trouve plus de Gitanes brunes.

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Fumée tue, illustration réalisée d'après le dessin de Max Ponty pour le paquet de cigarettes de la Société d'Exploitation Industrielle des Tabacs et des Allumettes en 1947 (monopole de l'Etat français).
Publication en août 2010 dans le contexte de la politique brutale et discrémiatoire menée par le gouvernement de la France et en contradiction avec les directives Européennes sur la liberté de circulation des personnes au sein de l'UE (2004/38/EC).
Soussan Ltd. Editions Limited © musée des nuages 2010.